Mickaël Marchand

Prendre appui

un texte de Claire Kueny

Mickaël Marchand - C.V., du 7 novembre au 2 décembre, Galerie du Haut-Pavé, Paris.

 

 

Le travail de Mickaël Marchand se fait dans les rues de nos villes. Il y construit des sculptures éphémères par la mise en équilibre précaire des encombrants. Entassés sur les trottoirs, chargés d’eau après la pluie, abîmés souvent, échoués comme ces lourds mammifères que l’on retrouve sans vie sur les bords de mers, ces rebus envahissent l’espace public et constituent une gêne. Du moins, c’est ce que donne à penser leur nom : « encombrants ». Si le travail de Mickaël Marchand est bien sûr redevable aux gestes de Duchamp et de ses suiveurs, à un art de l’objet, ready-made ou nature morte, il ne s’agit par pour lui de leur donner une nouvelle vie, d’embellir leur image, de les investir d’une charge symbolique ou de révéler la charge mémorielle ou narrative de ces rejets accidentés, fatigués – même si l’attrait de l’artiste pour ces objets provient aussi de leurs qualités esthétiques et des histoires et de la mémoire dont ils sont porteurs. Ils perdent d’ailleurs leurs fonctions pour devenir matières, formes, couleurs, poids et contrepoids. Structures qui tiennent en équilibre les éléments entre eux. Sculptures publiques, éphémères et anonymes. Les éléments architecturaux et le mobilier urbain sur lesquels ils prennent appui se confondent aux objets. Murs, appuis de fenêtres, encadrements de portes, lampadaires, gouttières, caniveaux, boites aux lettres, plots et attaches à vélo se mêlent aux portes d’armoires, planches à repasser, matelas, tripodes pour dessiner ensemble des postures.

 

Dans chaque ville qu’il a habitées, occupées pour un temps, Berlin, New York, Istanbul, aujourd’hui Pantin, il a sculpté par dizaines, par centaines parfois, donnant naissance à des séries de gestes d’objets qui constituent comme un langage chorégraphique. C’est ce que font percevoir les photographies de ses sculptures, seules traces visibles de ses agencements. Dans chacune de ses séries photographiques apparaît ainsi l’index de l’œuvre, son vocabulaire : une diversité d’objets, de sols et de parois (révélés par certains cadrages) et de postures d’équilibristes.

 

À la galerie du Haut-Pavé, où s’est tenue du 7 novembre au 2 décembre 2017, la première exposition personnelle de l’artiste en France, chacun de ces éléments s’est déployé à travers des sculptures de différentes natures. L’espace de l’exposition lui-même a fait l’objet d’une première série d’interventions. Après avoir repeint en blanc l’essentiel des murs de la galerie, Mickaël Marchand a révélé sur deux d’entre eux, les traces des expositions passées. L’un a été poncé pour faire apparaître quelques tâches de peintures et trous rebouchés, qui donnent à la surface un aspect brut. L’autre a fait l’objet d’un travail visant à dessiner en creux, par un retrait des couches de peintures, une ligne diagonale faite des différentes couleurs qui ont un jour été utilisées sur le mur. Cette ligne est traversée par une ligne de scotch grise qu’elle croise en son centre. Cette croix, que l’on découvre en entrant dans l’exposition, caractérise le geste premier, fondateur du travail de Mickaël Marchand qui consiste à prendre appui. Prendre appui serait ainsi l’origine et le programme de son travail, qui dit autrement l’importance de la rencontre, avec les hommes ou avec les choses : « Ce que j’ai appris, je l’ai rencontré ».

 

Sur les murs, douze photographies présentent des sculptures réalisées par l’artiste à Pantin. Si les sculptures de Mickaël Marchand tendent à faire abstraction de la fonction des objets et des leur histoire pour privilégier, on l’a dit, formes, couleurs, poids, matières et matérialités, il n’en ressort pas moins que dans chacune de ses séries se déploient des atmosphères. Pour la série de Pantin, l’artiste a composé avec la lumière estivale et les ombres portées, franches, longues. À l’instar des autres matériaux glanés, les ombres participent à faire tenir en équilibre les structures. Les fines tiges de l’étendoir à linge rouillé et désarticulé suivent les lignes du carrelage sur lequel il se repose et se confondent avec leurs ombres. Le sommier coincé debout, à la verticale, entre un mur et un poteau, devient, comme son ombre l’indique, barricade.

 

Si les photographies ont valeur de documents et se veulent sans prétention, comme en atteste le petit format des tirages, elles sont toutefois ce qui font œuvre dans l’espace d’exposition ; ce qui fait tenir ensemble ses sculptures. Dans le passage de la rue à la galerie s’opèrent ainsi les métamorphoses quant à la nature de chacun de ses gestes et au statut de ses œuvres. En rejouant dans et pour l’espace de la galerie, son geste sculptural principal, Mickaël Marchand fait ainsi de sa sculpture un protocole, un document. Ainsi en est-il de l’œuvre qui occupe l’espace principal de la galerie, faite d’une mousse jaune usagée et d’une plaque d’aluminium peinte en gris-bleu sur une de ses faces, maintenues contre le plafond par un bâton en bois et une longue tige en acier courbée entre le sol et le plafond. Le soin accordé à la composition et au choix des matières révèle la dimension picturale de son travail.

 

Ne transposant pas littéralement son geste premier, les deux autres sculptures exposées à la galerie dressent l’étendue de son travail et son inscription dans une histoire de la sculpture moderne et contemporaine, autre point d’appui de l’artiste. L’une d’entre elles – ses sculptures n’ayant pas encore trouvé de titre – reprend les principes d’équilibre propres à son travail, mais ce à partir de structures triangulaires en métal, bois et sangle, qui font oublier la nature urbaine de son œuvre. Ouverte, faite de vides, de lignes et de plans construits sur des obliques, cette sculpture que l’on pourrait qualifier de « sculpture d’atelier », reflète l’héritage constructif et minimal du travail de Mickaël Marchand ; son souci premier pour les formes et la construction.

Pour l’autre sculpture qui revient à la rue, Mickaël Marchand a expérimenté le moulage, mettant ainsi l’accent sur la matière. Il s’agit d’une empreinte d’un pan de trottoir (de l’avant de la galerie) de plusieurs mètres de long, faite en paraffine, assemblée à un moulage en béton sur un fer plat courbe. La paraffine a non seulement enregistré les formes des pavés, la profondeur de leurs jointures, les douces aspérités du bouchardage, mais a aussi accroché les particules de poussières, de pierre, de terre, voire de chewing-gum du sol. Une palette de poussières noires et grises se dessine alors sur la paraffine qui s’effrite par endroits pour révéler sa blancheur diaphane. Placée devant la fenêtre de la galerie, elle se modifie selon les heures et la lumière du jour. Elle ramène dans la galerie la rue, lieu des origines de son œuvre, où les dimensions matiéristes et constructives sont réellement conciliables.

 

En conservant un même vocabulaire puisé dans ses expérimentations dans la rue, Mickaël Marchand présente une diversité de formes sculpturales (sculptures photographiques, sculptures d’atelier, sculpture protocole, sculptures d’assemblage, moulage, sculptures éphémères ou pérennes, sculptures in situ…) qui traduit, malgré la cohérence de sa démarche, l’impossibilité de la réduire. De là le titre de l’exposition, C.V., qui interroge la nature (et la nécessité) du curriculum vitae en art. C.V. est aussi un hommage à l’artiste Cyril V., un hommage à ce(ux) sur quoi / sur qui, une démarche prend appui ; un hommage à ce qui passe, se transmet et à ce qui, ainsi, peut-être, devient intemporel.

 

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